Rite de passage

Le décompte est commencé. Vers ma mort, ou mon triomphe. Toute ma famille est là. J’ai le meilleur point de vue. Il y a du trafic sur la route. Beaucoup de trafic. Je suis de caractère orgueilleux. Le temps s’écoule trop vite. Il faut y aller.

Je me connecte sur le vent. Son intensité, sa densité. Sur la route il n’est pas le même. Il faut faire un choix. Ma mère piaule de ne pas le faire. La société me dit Go, go, go.

Parce que les fantômes de tous ceux qui ont péri en tentant cette manœuvre imprègnent les lieux. À cause du poids des exploits qui ont donné leur nom à d’autres tronçons de routes. Parce que le goût du risque est plus fort que tout. Pour gagner le respect de tous. Et surtout pour la dose d’adrénaline. Je le ferai.

L’instinct me dit que j’ai une chance sur deux de réussir. Une chance sur quatre d’impressionner. Une chance sur dix devant les roues. Aucune chance, à cette vitesse, de passer en dessous.

Certains disent que c’est plus spectaculaire de passer devant les roues. Je ne suis pas d’accord. En tout cas pas aujourd’hui. Pas pour ma première fois. Pas ici.

Je me sens d’attaque pour un camion. Oui, pour un camion, à cette vitesse. J’ai un plan pour épater la galerie. Je vais passer devant le nez, en montant devant le pare-brise. Le recul rend la manœuvre sécuritaire. En bonus, je pourrai voir le regard du camionneur. Il ne sera pas affolé. Ça va me porter chance.

Les doigts bien ancrés, les jambes actives, le buste gonflé, incliné vers l’avant, les ailes souples, le cou bien droit, la tête mobile, je me concentre. Les feuilles bruissent et des curieux s’approchent. Les exclamations et les paris fusent discrètement des arbres aux alentours. Le vrombissement menaçant des voitures fonçant sur le bitume avale les insectes qui traversent.

Il est là, je l’ai vu, c’est le mien. Citerne filant à une vitesse fixe. Depuis assez longtemps et à une allure assez rapide pour que je puisse m’y fier. Il y a une distance moyenne entre lui et la voiture qui le précède; aucun véhicule en parallèle sur l’autre voie. Le vent se dissipe, le silence complet se fait. Pour un instant. Tout semble s’arrêter. Ça y est j’y vais.


Je prends mon élan et je m’élance devant le monstre, en battant des ailes de toutes mes forces, le plus vite possible. C’est le sprint de ma vie, mes sens sont en effervescence. Je file dans un corridor invisible, calculé. Le défi s’intensifie plus on se colle au véhicule. Car on ne contrôle pas tout. Il faut rester souple. Je suis aspiré par le camion, mais une onde me propulse aussi. Pousse! J’évite de justesse le bijou de capot, omg. Je ne vois pas les yeux du conducteur. Il est en train de texter.  Je passe à un poil de m’éventrer sur l’antenne radio.

Ça y est j’ai réussi. Je l’ai eu. Je ralentis mon vol, cherche une branche élégante pour amortir, apercevant du coin de l’oeil les lumières rouges à l’arrière du colosse s’allumer. Les autres voitures le rattrapent et le dépassent.

Le conducteur lève les yeux. Les rebaisse.
Il texte : « Failli frapper une corneille ! »


Photo: www.leblogueauto.ca

Les roux


Avez-vous déjà essayé d’associer les quidams dans l’autobus à des personnages fantastiques ? C’est amusant. Par exemple, cette bonnefemme rondelette aux joues heureuses et au rire franc est une gnomette. Ce jeune éphèbe bien sapé, grand et svelte… un elfe. La jolie jeune femme proprette, aux cheveux parfaits, est bien sûr une princesse. Et lui, le métalleux aux cheveux longs avec un massacre sur son t-shirt et des crânes tatoués sur les bras : un mage.

Maintenant, faites la même chose avec vos proches et un animal.

Il a été prouvé, pour le bien de cette histoire, que chaque être humain a un ascendant animal dont la nature lui colle à la peau. Il est conseillé à chaque personne de consulter un zoologue pour en avoir le cœur net. Une fois votre ascendant identifié, la partie la plus difficile, c’est d’adapter sa vie d’humain afin de la calquer sur l’existence de l’animal, ou de l’insecte, qui vous correspond. Cela afin d’atteindre la plénitude.

Certains sont des oiseaux migrateurs qui voyagent régulièrement, mais toujours avec les mêmes repères. D’autres vivront très longtemps sur le même territoire, à refaire des tâches routinières, comme les lapins. Les ouvriers brainwashés par la culture de masse, qui ruminent leurs frustrations, sont des bovins. Ceux-ci doivent donner du lait : ils sont donc généreux avec leur proches pour se sentir bien. Les requins, ils existent vraiment. Ce sont des êtres sans scrupules. Les mères-poule couvent leur enfant ; elles sont heureuses en groupe à jacasser sans cesse. Les girafes regardent tous les autres de haut, mais sont assez tendres entre elles.

Dès qu’on a accepté son ascendant animal, tout semble plus facile…

Sauf quand on est roux.

Les individus aux cheveux orange sont automatiquement associés au renard roux, et ce dès l’enfance. On les dit rusés. Discrets. Curieux. Solitaires. Nocturnes. Beaux. Mais en réalité, la plupart des roux ont un autre ascendant.

Imaginez un homme roux qui soit ascendant belette. Tout va bien, ce n’est pas très loin du renard. Il fréquente les boîtes de nuit. Et plusieurs femmes simultanément. Attention, jeunes midinettes : malgré son air mignon et sa petite taille, il pourrait s’agit d’une proie redoutable pour une souris ou une musaraigne ! En période d’abondance, il paraît que la belette n’avale que le cerveau et le sang de ses proies avant de les laisser pour mortes. C’est dire, petites écervelées, à quel point vous frapperiez un mur. Mais point de frousse nécessaire, car un roux ascendant belette, c’est impossible.

La rousseur est inscrite dans l’ADN. Selon la croyance populaire, une batterie de différences sépare les roux des autres. Citons-en quelques-unes, au hasard. Leurs battements cardiaques sont plus lents. Leur sueur n’a pas la même formule chimique. Leurs dents ne sont pas du même émail. Les ondes qu’ils émettent contiennent une plus grande proportion de thêta. Sans parler de la tonalité de leur voix, qui est en quart de tons.

En réalité, inutile de chercher l’ascendant des rouquins dans une liste de mammifères : ils n’ont rien d’animal. L’influence fantastique qui plane sur eux, s’il en est une, serait plutôt d’ordre spectral, fantomatique, voire vampirique. C’est pourquoi leur peau est pâle. Leurs cheveux, comme tachés de sang. Si le soleil leur brûle l’épiderme, c’est à cause de leur ascendant ténébreux.

Les roux seraient-ils donc une race à part? Probablement.


Belle


Il n’y a pas que les enfants qui dérivent de famille d’accueil en famille d’accueil : c’est là le triste sort de créatures de toutes sortes. Voici l’histoire de Belle, la petite chienne husky.

Les voitures la rendent malade. En descendant de la voiture de sa jeune maîtresse, dans le stationnement qui sent l’eau salée, elle a couru dégobiller derrière un bateau.

Par contre, elle ne souffre pas de mal de mer ! C’est maintenant qu’elle le réalise, assise sur le pont de l’Espadon 1, la langue au vent. C’est la plus belle journée de sa vie : un soleil frais dans les yeux, l’air salin sur sa gueule, le claquement de la voile, les petites tapes de René ; et tout sent le poisson. 

Sa maîtresse, Laeticia, a ôté sa tunique et se fait bronzer en sous-vêtements. Elle est plus affectueuse avec Belle que d’habitude. La petite chienne husky est excitée, mais prudente sur le bateau, car elle a bien compris qu’une vague pourrait la projeter par dessus bord. Bien qu’elle sache nager, elle n’a pas envie de tomber à l’eau.

Au soleil couchant, Laeticia, avinée, se confie à René. La jeune femme nomade erre de ville en ville et dort dans son auto. Elle est tombée amoureuse de cette petite chienne, qui vivait chez un affreux batteur de femmes qui la maltraitait, et l’a emmenée avec elle. Depuis ce temps, elles quêtent dans la rue. Impossible de chercher un vrai travail : laisser Belle dans la voiture toute une journée, jamais !

«  Même si j’avais un appartement… je trouve ça trop cruel de laisser un chien enfermé. »

En l’écoutant, le marin à la tête blonde bouclée et aux rides joyeuses sert des croquettes à Belle. Autrefois, il avait un chien, explique-t-il, mais celui-ci est mort de vieillesse. Ce compagnon de voile aimait pêcher les poissons et border l’écoute : un vrai loup de mer.  Les croquettes sont restées dans le bateau, mais elles étaient au sec. « Je ne sais pas pourquoi je les ai gardées… sans doute pour aujourd’hui ! ».

-       - C’est bon, mon beau chien ? intervient-il. Belle se lève la tête, sans arrêter de mâcher, la gueule ouverte, et fait bouger sa queue en guise d’affirmation.

-       - C’est une femelle, dit sa maitresse. Il faut que je m’en débarrasse. Elle serait bien, ici! Je ne l’ai jamais vue aussi épanouie. Avec moi, en auto, elle est toujours malade.

-       - Evelyne serait contente…», songe-t-il tout haut.

C’est ainsi que René adopte Belle. La petite chienne husky n'a pas un an, et le gentil marin est son troisième maître.

La mer est calme maintenant. Le bateau est immobile sous les étoiles. La marina brille non loin. Laeticia prend son foulard rouge et le noue autour du cou de Belle.  Elle pleure. Très mignonne avec son nouveau foulard, Belle la console en lui léchant les mains. Bouleversée, elle se roule en boule aux pieds de sa maitresse et s’endort, bercée par la houle douce, se sentant aimée d’une façon unique.

Hm, ça sent le bacon. Belle se réveille. Aucun souvenir du voyage en auto et c’est tant mieux. Elle est enfermée dans une petite pièce. Tiens, il y a du papier journal au sol, comme dans son ancienne maison. Là où son maître lui criait dessus et la ruait de coups. Décidément, ce n’est pas de bon augure. L’angoisse la prend aux tripes. Premier réflexe : uriner sur le plancher. Belle tremble de tout son corps.

Au seuil de la panique, la jeune chienne husky s’approche de la porte et renifle par la fente en dessous. D’un coup, son odorat la propulse dans la cuisine, où des tranches de lard rôtissent dans la poêle. C’est René qui supervise ; elle l’identifie à l’odeur de poisson qui colle à ses pieds. La poubelle est pleine. Il y a aussi une autre odeur… de la merde d’humain?!

Se remémorant la fabuleuse journée passée sur le voilier et les croquettes humides au fumet de poisson, Belle se met à gratter frénétiquement la porte avec sa patte. Le bruit de friture enterre sa tentative. Quelque chose lui serre le cou, mais qu’est-ce que c’est ? Belle explore la pièce dans laquelle se trouve, à la recherche d’une issue. C’est une minuscule chambre de rangement où sont empilées des boîtes de carton, des chaises de patio, une machine à coudre, un grand miroir encadré. En reniflant ce dernier, Belle lève les yeux et reconnait le foulard de Laeticia sur le reflet d’un animal poilu… Laeticia, viens me chercher!

« Wraf ! », échappe-t-elle.

Des pas approchent. La douleur lui revient, ainsi que le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal. Elle se fait toute petite et va se tapir le plus loin possible des bruits de pas. Lorsque la porte s’ouvre, elle voudrait disparaître, ne plus exister.

Un homme se tient dans l’embrasure. Ses Crocs sentent les écailles poisseuses et sa tête bouclée rie de bon cœur. Ce rire n’est pas inconnu.

« Ait pas peur, mon beau chien… », dit René de sa voix grave et rassurante. Belle grelotte au fond du tambour, figée par les réminiscences douloureuses. Ce doit être l’odeur du papier journal, souillé par son urine… Elle se revoit bébé, grandir sur ce lit de honte. René se penche et tire Belle par le foulard. La chienne n’a pas de collier. Elle veut aller avec lui, maintenant que les effluves de bacon se sont engouffrées dans son museau et la titillent jusqu’aux oreilles, mais son corps refuse d’avancer, il se braque.

Ses pattes glissent sur le journal, la mini pièce disparaît. La peur aussi. Une maison se dévoile… woah… Une table, un sofa, des armoires, des tapis. Un escalier, des portes. Il y a toutes sortes d’odeurs, vieilles et plus fraîches. Des milliers de choses à découvrir. Belle bat de la queue. « Wou ! », jappe-t-elle, suivant prudemment des pas les pistes olfactives qui courent dans la maison, attentive aux réactions de René.

Elle fait deux pas, elle le regarde, attend son approbation. Fait deux pas, étend le cou, jette une œillade à l’homme en baissant la tête par soumission. Si elle s’aperçoit qu’elle s’éloigne trop vite, elle revient vers lui, guette un geste encourageant de sa part, puis y retourne. Tiens, encore cette odeur de caca, assez frais  d’ailleurs. Ça vient de plus haut… Oh !

Des doigts potelés de bébé ont empoigné sa truffe et lui tirent les moustaches. Aïe ! Elle s’ébroue, soudainement très animée. On dirait que les grands yeux bleus de l’enfant l’appellent. Cette face potelée et rubiconde est croquable. Et quels gazouillis, mes amis ! Le bambin n’a rien à envier aux chiots, il sait geindre comme pas un.

« C’est une fille », dit René. « Elle s’appelle Belle ».

Sur le coup, Belle interprète que le bébé s’appelle Belle, comme elle.

Evelyne et Belle ont toutes les deux dix mois. Elles grandissent vite. Aucune des deux n’est propre. Ça s’en vient, faut lui laisser le temps. La vie va bon train dans la maison. On fait fumer le poisson et Belle a droit à son morceau de chair. Délicieux. Evelyne se déplace à quatre pattes, comme elle. Bien que la petite lui tire souvent la queue et les moustaches, elles s’adorent.

Douze mois : Evelyne s’agrippe à l’épaisse fourrure de Belle pour se tenir debout, elle s’amarre à son foulard rouge en riant de bon coeur. La chienne a presque atteint sa taille adulte et voit maintenant par dessus les tables. Elle est plus massive que tous les chiens du quartier, même les mâles. Pourtant, malgré son allure imposante, tous les hommes lui donnent la frousse. Et dès que René hausse le ton, elle ne peut plus contrôler ses sphincters. Il se fâche alors encore plus, et Belle est malheureuse quand ça arrive. Elle aimerait pouvoir ramasser ses pipis elle-même…

« Belle » : le premier mot d’Evelyne.

Au fil des semaines, la petite grandit vite. Elle marche et sait se faire comprendre. Bébé bruyant, tapageur, exigeant l’entière attention de son géniteur, elle aspire tout autour d’elle comme un noyau aimanté. Belle se tient devant la porte, mais René ne sort plus pour lui lancer la balle. Encore moins pour la promener dans le bois. Il semble avoir abdiqué : Belle fait tous ses besoins sur la gazette, en dedans. Des fois, elle reste enfermée des jours dans sa pièce. Ça la rend triste.

Affamée et voulant se distraire, Belle réussit à ouvrir la porte en manoeuvrant la poignée avec sa patte. Elle profite de sa liberté dans la maison et de l’absence de son maitre pour gruger les pattes avant du divan. Le lendemain, elle vide un sac de fèves sur le tapis et déchiquète soigneusement le plastique, à défaut de pouvoir se mettre autre chose sous la dent. Silence partout. Il n’y a personne pour la chicaner. René et Evelyne l’ont abandonnée.

Le bruit de moteur, le gravier qui craque sous les pneus et le claquement familier de la porte de la Jeep qui se referme sortent Belle d’un sommeil de plomb. La chienne husky, lourdement avachie sur le lit de son maître, ne bouge pas. Sur l’édredon, autour d’elle, il y a des restes d’aliments chipés dans les armoires et des emballages mordillés. Dans le salon, il y a un besoin en plein centre du tapis.

Elle sait qu’elle est allée trop loin. Mais elle était certaine d’avoir été abandonnée pour toujours, seule dans cette maison. Et voilà que le maitre revient ! Que faire ?!

René monte l’escalier, ouvre la porte de sa chambre, tombe face à face avec cet affreux tableau. Le chien est couché sur son lit et on dirait qu’il y a vidé la poubelle.

« Belle ! », souffle-t-il en laissant tomber ses bagages. Puis, son visage se crispe et il fond en larmes dans le cadre de porte. Il avance péniblement et s’assoit sur le lit, ignorant les déchets qui lui tachent le pantalon, qui tombent sur le tapis. Secoué par de gros sanglots, son visage enfoui dans la fourrure épaisse de l’animal, René se vide.

La douleur que ressent la chienne est bien pire que les coups de bâton ou les coups de pied. Son corps est comprimé par le sentiment d’avoir trahi son maître et d’être responsable de sa peine. Honteuse, elle se couche le plus bas possible : elle voudrait s’enfouir dans le matelas.

Belle ne voit pas bébé Evelyne. Où est-elle ? La chienne tourne en rond, dans l’ancien coin à jouets de la petite. « Par-ti », articule le père, défait. « Partie vivre chez sa grand-mère. » Puis il tape sur sa cuisse. « Viens ! » Belle trépigne, reçoit des caresses et écoute.

« Tu sais ce que ça veut dire ça, mon beau chien ? On va pouvoir retourner sur l’Espadon. Aimerais-tu ça, faire un beau tour de bateau ? »

Oh ! En bateau ! Oui !

Le soleil et la chaleur ont rincé leurs pleurs salés. Ils sont redevenus amis, pour une journée.

Le lendemain, René emmène Belle chez un ami, qui a une ferme. Elle vomi sur l’herbe en sortant du camion. Il y a une chèvre, un cheval, une vache et trois chats qui la regardent. Un husky dans cette ménagerie, pourquoi pas ? René lui donne une dernière petite tape, puis s’en va.

Après trois années éprouvantes à la ferme Bernard, elle fut vendue en échange de trois sacs de feuilles à un jeune producteur de drogue. Elle passa deux ans avec celui-ci avec la permission de dormir dans son lit, au chaud. L’entourage de son maître l’étourdissait en lui soufflant sur le museau ; parfois son eau goûtait bizarre et il lui semblait que toute la bande riait avec elle. Ce jeune maître perdit la chienne au poker après quelques semaines de cohabitation et elle échoua dans un appartement crade, surpeuplé, dans lequel elle n’avait aucune place pour se coucher et où personne ne s’occupait d’elle.

Des mois plus tard, c’est un monsieur du nom de Bob qui la récupéra. Il avait plusieurs chiens, tous des tarés, qui vivaient dans des conditions exécrables. Un jour, elle réussit par miracle à se sauver… La chienne dormit dans la rue. Parfois, un étranger s’approchait d’elle et, constatant qu’elle portait un foulard au cou, mais pas de collier, l’apprivoisait et l’emmenait chez lui. Jusqu’à ce qu’il se rende à l’évidence qu’un husky, c’est gros et ça prend de la place. Elle a changé de nom tellement de fois, qu’elle ne se reconnaît plus.

Mais cette fillette, elle, l’a reconnue. Comment ? Grâce à son petit foulard !

« Belle ! Belle ! », crie Evelyne, en courant vers l’immense husky sauvage, au grand dam de sa gardienne. Et elle se jette à son cou.

-       On peut la garder ? S’il vous plait ! », supplie l’enfant.
-       Mais non Evelyne, il appartient sûrement à quelqu’un. C’est un bien gros chien pour une petite fille de trois ans comme toi. Voyons donc. Lâche-ça, c’est plein de microbes!»
-       C’est une fille, dit l’enfant. Elle s’appelle Belle. », bredouille-t-elle, sa petite menotte serrant fort le foulard rouge, délavé par les aventures.

Elles ne se sont plus jamais revues.



Les mulots morts


Une grosse grenouille verte vivait dans une piscine laissée à l’abandon, au fond de laquelle flottaient 2 mulots morts.

Lorsqu'elle chassait, la grenouille se tenait près du mulot, sur lequel les mouches venaient se poser. De bonnes grosses mouches grasses et poilues.

Dans la piscine, il y avait aussi une plus petite grenouille, le rejeton de la grosse verte.

Seuls depuis le début de l’été dans cet étang-piscine creusé, ils dévoraient chaque rare visiteur des yeux, figés dans un calme percutant.

La grosse grenouille verte – d’un vert éclatant rappelant la chlorophylle – fixait sans broncher. Son volume équivalait à celui d’un poing. Ses pattes écartées tenaient sa tête hors de l’eau vaseuse. Elle défendait du regard quiconque de toucher à ses mulots.

Parmi les algues au fond de la piscine grandissaient les têtards de la reine grenouille. À côté d’elle son petit était le seul qu’elle n’avait pas encore mangé. Il était devenu trop gros… ça la dégoûtait. 

photo Yannick Alarie


Les voisins parfaits


J’ai habité quelques années dans le quartier Limoilou, à Québec. J’y observais beaucoup les oiseaux.

Nous avions 2 couples de voisins moineaux : sur la galerie d’en avant, comme sous la fenêtre de la salle de bains, vers la ruelle en arrière.

C’était un petit appartement sur le long, avec un plancher si pentu qu’on pouvait y faire rouler une bille d’un bout à l’autre sans y toucher. Le printemps venu, les 2 couples de moineaux, amoureux, vinrent chez nous pour y construire leur nid.

Le nid d’en avant était situé sous le petit toit de la galerie, tout décrépit, dans lequel il y avait un trou.

Le mâle était souvent au nid et la femelle piaillait dans l’arbre et rapportait des insectes. Lorsque le mâle sortait, c’était pour ramasser des brindilles pour réparer le nid. Plus l’été avançait, plus le nid devait se faire colmater souvent.

On voyait de la paille bâiller du trou entre deux planches pourries, qui pendait lâchement de la toiture de la galerie et se balançait au vent. Il y a eu beaucoup d’orages violents cet été là et leur abri était une vraie passoire.

Je voyais lui, pousser deux coups de bec sur cette motte de paille et retourner se coucher avec les petits. Et elle, criant sans cesse en virevoltant d’une branche à l’autre dans l’arbre juste en face pour lui reprocher sa fainéantise. On s’étourdissait à la tolérer.

À l’intérieur, leurs oisillons s’impatientaient.

Quand le calme se faisait chez ce couple de moineaux, ce sont les autres oiseaux qui venaient les déranger.
Un étourneau ou une corneille ne manquait pas de fouiner, ou de les menacer sauvagement.
Les gangs de pigeons se tenant au coin du toit de l’hôpital, tous les jours à 17 heures trente, les haranguaient du haut de leur corniche à 1000$.

La rue, passante et polluée, et principalement ses quelques bosquets, était le seul territoire où les moineaux avaient le droit de chasser, et ils l’occupaient en surnombre. Ils étaient surtout eux-mêmes la proie des chats, qui les tuaient impunément.

Quelques jardins étaient accessibles dans les parages, mais ces moineaux ne les fréquentaient pas. Ils étaient trop occupés à s’engueuler tout le temps. J’en venais à croire qu’ils n’avaient pas choisi le bon endroit pour faire leur nid.

Le 2e couple de moineaux, celui vivant derrière la fenêtre de la salle de bain, semblait avoir quant à lui choisi un environnement plus sain pour bâtir son nid. L’endroit donnant sur la ruelle était plus calme, mieux éclairé. Leur nid, fait dans le trou de la sécheuse, était propre, bien isolé ; un lieu tout indiqué car l’été, nous nous servions d’une corde à linge pour suspendre nos vêtements au dessus de la ruelle, alors rien de venait déranger la quiétude du nid.

Les oiseaux de la ruelle appliquaient entre les races la règle du plus gros : les plus gros oiseau présent a priorité sur les aires publiques, comme les trous d’eau. Mais ils usaient d’une certaine courtoisie dans ces politesses.

Les deux oiseaux de ce couple de moineaux vivaient une jeune idylle. Ils chahutaient dans leur arbre, chantaient souvent, perchés, sur une branche ou sur le bord de la fenêtre blanche, étroite. Qui était située dans un creux de l’édifice, pour plus de sûreté et d’intimité. Ce nid semblait parfait.

Jusqu’au jour où on partit la sécheuse.

Il y avait une petite bruine suivant une averse. Les deux parents étaient partis chercher ensemble de la nourriture pour leurs petits. J’entrai dans la salle de bain et j’enlevai mes pantalons, dont le bas avait été trempé par la pluie. J’ouvris la sécheuse, les lançai dedans et refermai la porte avec fracas.

Bam !

Les oisillons perdirent tout à coup leur sang froid et mirent à piailler tout doucement. Mais pas assez fort, car ils n’avaient jamais eu à se plaindre.

Je regardai par la fenêtre comme intuitivement, pour voir si les voisins oiseaux étaient là. Mais je ne m’attardai pas, je ne jetai qu’un rapide coup d’œil en me demandant comment leur nid était accroché, car je le pensais attaché au rebord de la fenêtre. Puis d’un mouvement avant de sortir je démarrai la sécheuse.

Dans un vacarme de clés oubliées dans les poches du vêtement, de sous lâchés lousse dans cette cuve métallique, de moteur sourd aux accents d’apocalypse ; un vent pernicieux s’engouffra dans leur refuge par le fond. Tout fut soulevé et enlevé. Les plumes des jeunes oiseaux dansaient au souffle froid, qui petit à petit se réchauffait. Bien vite, le vent fut si chaud qu’il brûlait leur peau roussie et chauffait leurs yeux rougis.
Recroquevillés les uns sur les autres, criant et gémissant dans le duvet de leurs frères, ils pleuraient cette épreuve atroce qui s’abattait sur eux.

Pendant ce temps, les parents moineaux crapahutaient joyeusement chez des voisins, décidant de prolonger leur visite en raison du temps humide et agréable.

Lorsqu’ils sont revenus, ils ont trouvé leurs oisillons morts en bas du trou, 3 étages plus bas, gisant sans explication à côté du nid en bataille. Ils n’eurent pas le courage de reconstruire là où ce drame avait eu lieu, se séparèrent et partirent, endeuillés pour toujours. On ne revit plus ce couple de voisins moineaux.

C’est plus tard que j’ai compris que leur nid était dans le trou de la sécheuse.





L'agonie de Brimolo



Brimolo était un suisse que la famille avait adopté. Fils de Sweeny, qui lui, a été le tout premier tamia rayé que la famille avait nourri avec des cacahuètes.

Le petit tamia habitait dans un terrier que son père avait creusé sous le garage, près de la grande table de bois dans la cour.

Un jour, Brimolo sortit du trou vers l’heure du souper avec un deuxième tamia minuscule : son bébé, Pipo.

C’est la mère, dans la famille, qui donnait tous les noms et les petits surnoms aux animaux. Elle leur chantait même des chansons quand personne ne regardait. Elle avait dit, la première fois en le voyant : 
« Oh regardez, c’est le beau Pipo ! », s’écriant son nom comme si elle avait toujours attendu ce petit. Il en était d’ailleurs ainsi pour tous les bébés arrivés dans la famille.

Pipo, les yeux proéminents, tentant de cacher son frémissement, s’efforçait d’avoir l’air le plus aimable possible.

Le matin-même, peu avant l’aube, il était sorti de son terrier avec son père pour la première fois, avant le lever du jour. Ainsi il n’a pas été aveuglé par le soleil, mais a pu regarder la beauté du monde graduellement. Le découvrir d’abord par l’odorat et les sensations.

Pipo était heureux et excité de rencontrer la famille, mais sans trop savoir pourquoi. Certes, Brimolo revenait chaque jour au terrier avec les joues pleines de cacahuètes. Mais Pipo ne s’était jamais demandé d’où venait cette nourriture. En plus, il n’était pas évident pour lui de faire le lien avec ces gens souriants, assis autour de la table, qui se trémoussaient, lui semblait-il, pour mieux le voir. Sur le coup il déduit que leur attention était plutôt portée vers son père, mais soudain une noix tomba devant lui.

Poc !
Il entendit la mère qui répéta son nom : Pipo.

Il redressa la tête et les pattes, fit quelques bonds en avant. Puis il regarda son père, Brimolo, qui avait reçu plusieurs cacahuètes et s’affairait à les rentrer dans ses bajoues. Pipo continua et piqua sa dent sur la noix, puis l’engouffra dans sa petite bouche.

Tous les jours suivants ils venaient au devant de la famille recueillir les délicieuses peanuts.

Ainsi, jusqu’à ce qu’au jour où Brimolo se sentit mourir.

Il y avait deux saisons de passées ; deux saisons de vie active hors du terrier, à courir sur l’herbe, entre les papillons, les mouches et les obstacles - toutes choses aux mille saveurs -; des journées ponctuées de ces promenades, puis du retour douillet au terrier, hors d’haleine ou tout simplement ivre de plein-air, pour retrouver devant l’entrée, toujours à la même place, une cacahuète pour son père et une pour lui ; deux étés. Lorsque le dernier jour du deuxième été de Pipo se coucha,

Une lueur orangée, rose et mauve cuisait dans le ciel. La famille venait de finir de manger dehors. Les suisses étaient venus et ils avaient eu double ration de cacahuètes, et peut-être même un morceau de fromage (ou était-ce du porc ?), qui était tombé entre les pattes.

À la fin du repas, comme la famille rangeait la vaisselle, la mère entendit un cri dans la cour.

-       Écoutez ! », dit-elle à ses fils et à son mari, devinant que c’était Brimolo, et accourut à la fenêtre.

Le tamia rayé adulte adopté par la famille depuis son plus jeune âge, de par son père Sweeny, était juché sur la table à pic-nic, debout, et il faisait face à la grande fenêtre de la maison derrière laquelle il savait que la famille vivait. Et il se lamentait. Fort !

Périodiquement, la mère vaquant à son ménage revenait veiller à la fenêtre. Brimolo continuait ses lamentations.

Du coucher de soleil jusqu’aux derniers reflets rosés de lumière dans le coin du ciel, Brimolo a chanté.

Il a crié sa rage de partir, sa tristesse de voir sa vie de tamia s’évanouir devant lui. Il a déployé son bel accent pour déclamer les vers les plus sages sur l’importance du moment présent. Tous improvisés.

Debout sur la table Brimolo mourait, et le faisait avec clameur, mais surtout, il dictait aux humains ses recommandations pour prendre soin de son petit (devenu grand).

Pipo, dans l’ombre de la planche, près de l’entrée de son terrier, regardait la scène avec frayeur et comprenait malgré lui que son père allait le quitter.

La famille, le visage fermé et la mine basse, regardait la scène par la fenêtre tel un tableau vivant, lorsqu’enfin il se tut, et tira sa révérence.

Le lendemain, Pipo vînt les voir seul pour une cacahuète. Il y a deux ans de cela. Arrivera-t-il avec un petit l’an prochain ?